Pourquoi la perspective d’une inflation incontrôlée n’est plus à exclure

Depuis sa création en 1999, le taux d’inflation de la zone euro n’a dépassé les 4 % que quelques mois, à la veille de la Grande Récession de 2008.
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La crise de la Covid-19, par sa nature inédite et par son ampleur, a provoqué une autre crise, intellectuelle cette fois, qui a trait aux solutions envisagées pour en sortir. Un certain nombre de ces solutions reposent sur le postulat de la disparition de l’inflation dans les pays développés. La maîtrise de l’inflation n’étant plus une contrainte impérative, on peut relâcher voire supprimer certaines règles économiques et s’adonner au plaisir de construire de nouveaux systèmes de pensée, tel un nouveau Keynes.

Les adeptes du courant de pensée post-keynésien, s’intitulant Modern Monetary Theory (théorie monétaire moderne), recommandent de ne pas stopper les dépenses publiques tant que chaque individu en âge de travailler n’a pas reçu un emploi. D’autres économistes recommandent la libération de la dépense publique par l’effacement des dettes publiques à l’actif des banques centrales, ce qui revient à une monétisation irréversible des déficits.

Le postulat de la disparition de l’inflation en tant que phénomène économique repose essentiellement sur l’observation de longues périodes d’inflation faible dans les économies avancées ces 25 dernières années.

En effet, le dernier véritable choc d’offre remonte à 1973-1979 avec la crise du prix du pétrole, soit plus de 40 ans. Au Japon, après la forte crise de 1990, le pays a longtemps erré du côté de la déflation sur un fond de croissance atone, et ceci malgré des politiques monétaires et fiscales très expansionnistes.

Depuis que la zone euro existe, l’inflation commune n’a dépassé les 4 % que quelques mois à la veille de la Grande Récession de 2008. Aux États-Unis, sur 25 ans, l’inflation n’a dépassé les 4 % qu’en 2008, et en 1990 (brièvement en 2005). Les inflation-sceptiques s’appuient également sur le fait qu’il n’y a pas eu d’inflation après 2008 alors que toutes les banques centrales avaient lancé une politique effrénée d’achat d’obligations d’État qui a augmenté leur bilan par un facteur quatre, voire plus. (Pour être rigoureux, il faut souligner que la masse monétaire n’a pas augmenté dans les mêmes proportions.)

En réalité, l’inflation n’a pas mystérieusement disparu et il est possible d’expliquer sa stabilité ces 25 dernières années, ce qui nous permettra d’analyser ce qui, dans le contexte actuel, pourrait mettre en cause cette stabilité.

Le rôle de la demande globale

Si dans une perspective de court terme on peut laisser de côté l’explication de l’inflation par le stock de monnaie (David Hume, Irving Fisher, Milton Friedman), dans cet article nous rappelons la théorie de l’inflation tirée par la demande, qui fait une sorte de quasi-unanimité parmi les praticiens et grand nombre de chercheurs.

Elle met en évidence les tensions inflationnistes que peut apporter un excès de demande sur l’offre de biens (le « décalage de production »), ainsi que le rôle des anticipations d’inflation dans l’explication de l’inflation elle-même.

La demande et l’offre ne sont pas des concepts comptables : elles réagissent à de nombreuses variables économiques. Admettons qu’il y ait une offre de biens, « potentielle », qui exprime une utilisation presque complète des facteurs de production, notamment du travail. Si la demande est trop forte par rapport à cette offre potentielle, les salaires augmentent et, tôt ou tard, des entreprises avec un certain pouvoir de marché vont pousser les prix vers le haut pour protéger leurs marges de profit.

Ce mouvement de hausse des salaires et des prix réagit aux anticipations des agents. Si les employés pensent que les prix vont augmenter, ils expriment des exigences plus fortes dans les négociations, et les prix vont augmenter, dans une spirale autoréalisatrice.

Ainsi, la stabilité de l’inflation observée lors des 30 dernières années, même pendant la partie ascendante du cycle d’affaires, devrait reposer sur :

  • les facteurs qui imposent une forme de retenues dans les négociations salariales (affaiblissement des syndicats, immigration, crainte de délocalisations, etc.),

  • les facteurs qui imposent des limites à l’augmentation des prix (concurrence-prix accrue due à la globalisation et à la concurrence notamment chinoise),

  • mais aussi sur des anticipations d’inflation faible (2 % pour la plupart des pays).

Or, le maintien sous contrôle des anticipations d’inflation n’a pu se faire qu’en raison du renforcement progressif de la crédibilité des banques centrales, qui, année après année, ont atteint leurs objectifs d’inflation basse, tout en acceptant des sacrifices (parfois des taux de chômage élevés, et/ou un euro trop fort) pour atteindre l’objectif.

Hausse des coûts de production

Où en sommes-nous aujourd’hui ? La crise sanitaire de la Covid-19 a drastiquement réduit les capacités productives de l’économie mondiale.

Dans la zone euro par exemple, mis à part la fermeture administrative de certains secteurs (restauration, culture, hôtellerie), les coûts de production augmentent fortement dans quasiment tous les autres. Cette hausse survient à la suite de plusieurs raisons : protection sanitaire (distanciation physique, limitation des capacités d’accueil, ralentissement des cadences, etc.), désorganisation des chaînes mondiales de production et distribution, pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs, pénuries de produits intermédiaires (composants électroniques) et une explosion des coûts de transport maritime.

Cette augmentation des coûts est équivalente à une hausse de la marge de profit et provoque une augmentation des prix. Dans l’explication de l’inflation, l’impact est équivalent à une réduction de la production potentielle. Dans ces conditions, tenter de retrouver le niveau de production d’avant crise en stimulant massivement la demande ne ferait que raviver l’inflation. Ce serait une grave erreur de raisonner à production potentielle inchangée, comme l’explique clairement Agnès Bénassy-Quéré, chef économiste du Trésor, dans une note d’analyse récente.

C’est pourtant le pari qui a été fait par la plupart des gouvernements, l’exemple le plus extrême étant les États-Unis, qui s’apprêtent à voter un nouveau plan de relance de 1 900 milliards de dollars, qui va s’ajouter aux 3 100 milliards déjà engagés.

Une année après le grand confinement, il semble donc bien que les signaux inflationnistes se multiplient à travers le monde : augmentation rapide du prix des matières premières (agroalimentaires, pétrole, cuivre, etc.), accroissement des prix à la production ou encore des prix du fret maritime. De nombreuses pénuries commencent à se manifester et contribuent à la hausse des prix à la production.

L’accroissement accéléré des rendements des obligations à 10 ans dans la zone euro et aux États-Unis depuis un mois pointe vers une dégradation (encore limitée) des anticipations d’inflation, mais suffisamment significative pour inquiéter les gestionnaires de fonds d’investissement.

De l’inflation incontrôlée à l’austérité

Dans le contexte actuel, la perspective d’une inflation incontrôlée n’est donc pas à exclure. L’équilibre préexistant (le monde d’avant) n’était pas celui d’une inflation défunte comme prétendent les nouveaux Keynes, mais celui des anticipations d’inflation bien ancrées. Or, cet ancrage est aujourd’hui menacé par les politiques fiscales et monétaires extrêmement accommodantes, doublées d’une communication des banquiers centraux qui minimise le risque d’inflation. De nos jours, l’idée de demander des sacrifices, tels qu’un moindre revenu national, pour maintenir la stabilité des prix – semble poser problème non seulement au public, mais aussi aux responsables de la stabilité des prix.

Cependant, si les agents privés commencent à douter de la volonté et de la capacité de leur banque centrale à défendre la stabilité de prix alors, les anticipations risquent de « dérailler » et le retour à l’inflation normale imposerait des sacrifices énormes. Pour empêcher les anticipations de se dégrader davantage, la banque centrale serait obligée d’absorber la liquidité par un délestage en urgence d’obligations d’État (du quantitative easing à rebours) ce qui provoquerait une hausse des taux longs et une contraction de l’activité économique.

Il faut souligner qu’en présence d’inflation excessive la banque centrale se retrouve en situation d’incapacité à racheter de nouvelles dettes. Ainsi la capacité des États à s’endetter deviendrait fortement limitée. Les plans de dépenses fort généreux actuellement sur la table des dirigeants s’avéreraient illusoires.

Une austérité, imposée par le marché des titres, donc non contrôlée, deviendrait inévitable et serait forcément brutale. Il est encore temps d’agir pour éviter de subir cette correction, en stoppant la fuite en avant budgétaire avec un plan raisonnable de rééquilibrage budgétaire et en ralentissant les programmes de rachat d’actifs avant une dégradation irréversible des anticipations d’inflation.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


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Author: Radu Vranceanu, Professeur d’économie, ESSEC

Enquêter sur les sciences sociales à l’université : comment sortir des polémiques sur l’« islamo-gauchisme » ?

Ne pourrait-on pas adosser les prises de position sur des connaissances rigoureuses et éviter les pétitions à répétition au fil desquelles deux camps s’affirment s’opposent sans réellement débattre? Shutterstock

Avec l’« islamo-gauchisme », le débat public tourne à la polémique embrouillée, et à la controverse bien peu scientifique.

Ne pourrait-on pas aborder les choses autrement, et adosser la réflexion et les prises de position sur des connaissances rigoureuses et des informations précises ? Cela ne vaudrait-il pas mieux que les déclarations politiciennes et les pétitions à répétition où l’on se compte par dizaines ou par centaines et au fil desquelles deux camps s’affirment sans réellement débattre ?

Et dans cet esprit, pourquoi ne pas saisir au vol le projet d’une « enquête sociologique » formulée par la ministre Vidal, qui a annoncé vouloir la confier au CNRS, et envisager sur le fonds un ensemble de problèmes qui ne se résument pas à un néologisme agressif et à quelques mots-clés, à commencer par « intersectionnalité », qui fait figure de repoussoir pour les uns, de signe de ralliement pour les autres ?

Nécessité d’une enquête indépendante

Ce n’est pas injurier le CNRS que de dire qu’il ne peut lancer une telle enquête : il serait en effet juge et partie, puisqu’en sciences humaines et sociales, ses personnels, et pas seulement ses chercheurs mènent fréquemment leurs activités au sein de laboratoires universitaires, et notamment d’unités mixtes de recherche qu’il cofinance.

Une enquête devrait être indépendante et scientifique. On pourrait penser à l’HCERES (Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur), mais certains pourraient juger l’organisme trop proche du pouvoir.

L’enquête devrait être pilotée par une commission internationale incontestable. Cela permettrait de surcroît au pouvoir de répondre à des inquiétudes au sein de la communauté universitaire qui débouchent, non sans quelque raison jusqu’ici, sur un parallèle avec la Hongrie de Viktor Orban, où les libertés universitaires sont gravement aliénées.

À partir de là, trois niveaux distincts d’analyse appellent clarification.

Une enquête sur l’« islamo-gauchisme » ?

Le premier niveau, encore élémentaire, est celui auquel se situe pour l’instant le débat. Les déclarations multiples de la ministre Vidal recouvrent de fort intéressantes questions. Les unes tiennent à la notion même d’« islamo-gauchisme », polémique et stigmatisante pour l’islam tout entier. Ce serait une première tâche de l’enquête que de voir si elle peut ou non être transformée en un concept, et devenir respectueuse de cette religion qu’est l’islam – « islamo » désigne en effet la religion, et non les seules variantes islamistes.

Il faudra ensuite apporter des illustrations concrètes de la pertinence de ce l’application de ce concept pour les universités françaises : où, quand, comment, à qui mérite-t-il d’être appliqué ? L’enquête devra établir les faits, spécifier les acteurs, ce qui se heurte au risque, majeur, du néo-maccarthysme : son dispositif devra impérativement comporter un solide comité éthique.

D’autres questions tiennent à l’amalgame qui associe sans démonstration solide jusqu’ici cet « islam-gauchisme » aux études postcoloniales, à certains courants féministes, ou antiracistes, à l’action de l’extrême droite fascisante américaine lors des évènements du Capitole (le 6 janvier 2021), et à l’usage de catégories en bonne partie importées des États-Unis, qu’il s’agisse de l’« intersectionnalité » ou du nouveau vocabulaire de la « race » : « racisation », « racisé·e », « rapports sociaux de race », etc.

Chacune de ces catégories devrait être examinée en elle-même, et dans ses liens formant système entre elles et avec le thème de l’« islamo-gauchisme », qu’il s’agisse des propos, des écrits, ou des pratiques. Y a-t-il là, ou non, un renouvellement des catégories, des modes de pensée, des problématiques que l’université, conformément à sa vocation, se doit d’accepter et de mettre à l’épreuve du débat, par exemple lors de colloques, ou dans des revues scientifiques ?

Ainsi, pour ouvrir une piste parmi beaucoup d’autres, il pourrait être intéressant de voir comment s’opposent, échangent, ou pourraient débattre des chercheurs accordant dans leur analyse du racisme contemporain le primat, les uns, à des enjeux sociaux – c’est la position adoptée récemment par Gérard Noiriel et Stéphane Beaud – d’autres, à une spécificité des questions de « race », c’est le cas de nombres de travaux relevant des Postcolonial Studies, et d’autres encore à l’image de la croisée de diverses discriminations, raciales, de genre, sociales, etc.– c’est l’enjeu de l’« intersectionnalité » si souvent caricaturée, négativement, ou symétriquement encensée sans nuance ni distance.




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Ce type de questionnement appelle certainement l’examen du mélange des genres, qui fait que le débat scientifique, au lieu de se tenir dans des arènes qui y sont vouées, devient une affaire médiatique, voire de réseaux sociaux, où la qualité, la rigueur et l’exigence se perdent nécessairement. Avec l’« islamo-gauchisme », on est certainement au cœur de ce type de confusion. Qui l’entretient, et comment, comment s’articulent la vie universitaire et celle de la presse et de la télévision ?

Crise, ou renouveau du débat ?

De telles interrogations nous mettent sur la voie d’un deuxième niveau d’analyse : si elles surgissent, de quoi témoignent-elles : d’une crise, universitaire, voire plus large, institutionnelle, ou de la naissance de débats et de conflits nouveaux ? Pour se situer sur ce plan, classique dans l’analyse sociologique, il faut distinguer ce qui se joue au sein même des établissements de recherche et d’enseignement supérieur, et ce qui taraude la société toute entière.

Plutôt que de dire, après que les étudiants ont été quasiment ignorés par le pouvoir durant près d’un an de crise sanitaire, et comme on l’entend souvent, que l’université n’est pas à l’écart de la société, et qu’elle est traversée par les mêmes problèmes qu’elle, mieux vaut ici noter, tout d’abord, qu’il est sain et normal que des chercheurs mènent des travaux entretenant quelque lien avec le mouvement général de la société, et que des enseignements apportent, avec toute la distance nécessaire, les éclairages relatifs à ce mouvement.

La société, malgré la crise sanitaire, ne cesse de débattre de religion, de laïcité, de racisme, d’antisémitisme, elle est animée par des contestations féministes, antiracistes, et autres : comment l’université, comment les sciences humaines et sociales pourraient-elles rester à l’écart ?

De tout temps, les grandes questions contemporaines suscitent aussi dans l’université des engagements, des débats qui ne sont évidemment pas tous scientifiques, loin de là, et qui même quand ils sont scientifiques, peuvent être extrêmement durs : est-ce de cela qu’il s’agit, ou d’une opération de destruction de la République comme le clament les intellectuels organiques du pouvoir ? De construction intellectuelle entretenant quelque lien avec la vie sociale, ou de conduites de crise commandées par la décomposition de la vie universitaire ?

Les polémiques récentes encouragées par la ministre ont deux effets, l’un et l’autre négatifs. Le premier est de disqualifier d’emblée les tenants de certaines catégories, comme « interactionnisme », « race », sans les écouter – il est vrai que le refus de l’échange et de l’écoute est souvent partagé par ces mêmes tenants. Le second, précisément, est de refuser et d’interdire tout débat, comme s’il n’y avait plus qu’un champ clos où s’opposeraient les valeureux défenseurs de la laïcité, de la République, de l’universel, et les nouveaux barbares.

L’enquête annoncée par la ministre, si elle est convenablement menée, pourrait contribuer à mettre fin à cette vision schmittienne de la vie universitaire et intellectuelle, dans laquelle il n’y aurait que deux camps entre lesquels il faudrait choisir, des amis, et des ennemis. À l’évidence, elle appellera patience et une méthodologie appropriée, incluant un « terrain » prolongé et une réelle capacité d’entrer en relation avec les acteurs concernés.

Toujours à ce niveau, l’enquête devrait faire la part de ce qui est contenu de la recherche, de ce qui est enseignement, et de ce qui est climat général, éventuellement sous la forme de pressions, intimidations, interdictions diverses d’expression, boycott de conférenciers, sabotage de colloques, de cours de séminaires – il n’est pas certain que l’« islamo-gauchisme » apparaisse ici en première ligne. Quels sont les enseignements, cours, séminaires et autres travaux pratiques ou dirigés qui relèvent de cette catégorie, mais aussi de toute autre supposée perversion de la pensée que dénoncent la droite et l’extrême droite, qui les attribue, à qui sont-ils confiés, comment, pour quels publics ?

Une telle orientation de l’enquête implique d’examiner les conditions mêmes de la vie universitaire. Les responsables ont-ils toujours les moyens, et la volonté d’éviter tout ce qui met en jeu, en interne, les libertés académiques ? C’est ici l’action, ou l’inaction des responsables qui mérite examen, et pas seulement s’il s’agit de la supposée articulation du gauchisme et de l’islam. La sociologie des organisations pourrait sur ce plan être utilement mobilisée.

Les responsabilités, ici, ne se limitent pas à l’intérieur des seuls établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Elles sont aussi à rechercher dans le cadre de l’ensemble du système institutionnel, à commencer par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

La ministre dénonce l’islamo-gauchisme dans les Universités. Mais que sait-elle vraiment, comment est-elle informée ? Quid du rôle du Comité scientifique de la Prévention de la Radicalisation, le COSPRAD, installé par elle et le secrétaire d’État Laurent Nunez le 2 avril 2019 afin, disait le communiqué de presse, de

« faciliter les interactions entre les administrations publiques et les chercheurs en sciences humaines et sociales, de proposer des axes de recherche prioritaires sur les questions de radicalisation, de diffuser les bonnes pratiques, de favoriser la réflexion sur l’accès aux données à caractère sensible en matière de radicalisation, de contribuer à la valorisation des résultats de la recherche en sciences humaines et sociales et à leur réutilisation au bénéfice des politiques publiques ».

Sait-elle vraiment à quoi sert l’alliance Athena, à qui elle voulait initialement confier cette enquête ? L’enquête devrait porter sur ce ministère, son fonctionnement, ses réseaux, sa gestion des établissements de type universitaire, sa façon de régler les problèmes, son utilité peut-être même – il a lui aussi sa part dans ce dossier, qui n’est qu’un élément d’un ensemble beaucoup plus vaste : la politique de recherche et d’enseignement supérieur de la France.

De même, notre pays est-il guetté par les mêmes maux que les États-Unis, où effectivement il devient difficile d’avoir un poste universitaire à partir du moment où on est décrit comme « un mâle blanc dominant » ? Les évolutions récentes dans les procédures d’attribution de postes dans les Universités, ou les débats qui agitent le CNRS dès que la direction refuse de suivre les choix d’une de ses Commissions font apparaître des problèmes qui, sans être ceux de l’« islamo-gauchisme » s’inscrivent dans le même paysage d’ensemble, qui est celui d’une crise du système universitaire, au sens large, tiraillé par des logiques les unes catégorielles ou corporatistes, les autres élitistes, d’autres encore dominées par des critères budgétaires et de gestion plus ou moins technocratique.

Un dossier politique

Le troisième niveau de l’enquête qu’il conviendrait de mener est éminemment politique, et devrait être envisagé sans craindre d’examiner les plus hauts sommets de l’État. La ministre Vidal, par ses déclarations récentes, a suscité de vives réactions, en particulier relatives aux menaces liberticides que fait peser son projet d’enquête, ou aux tentations qu’elle autorise pour des logiques de délation. Ce n’est pas parce que le président Macron l’aurait ensuite « recadrée » – une démarche quelque peu infantilisante – qu’elle a agi de manière complètement autonome.

L’enquête devrait ici envisager les conditions politiques précises qui ont abouti à ses déclarations, la façon dont le chef de l’État tolère, ou suscite une droitisation massive de certains de ses ministres, le jeu qui est entretenu avec les intellectuels organiques qui vont dans le même sens, les implications politiques et politiciennes de ce qui se joue là. Elle devrait par la même occasion examiner les réponses politiques et intellectuelles apportées à l’action du pouvoir dans ce dossier.

Nous n’avons pas besoin d’une enquête qui ne s’installerait qu’au premier de ces trois niveaux : il est temps de prendre de la hauteur, et de mobiliser les sciences humaines et sociales, dans leur capacité à produire des réponses à certaines questions, même mal formulées.

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Michel Wieviorka ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


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Author: Michel Wieviorka, Sociologue, Auteurs historiques The Conversation France

Que peut l’Union européenne face aux violations des droits de l’homme en Turquie et en Biélorussie ?

Chaque année, les députés européens attribuent à une personnalité ou à une organisation le prix Sakharov, qui vise à récompenser « la liberté de l’esprit ». La liste des lauréats nous renseigne sur les pays où il ne fait pas bon vivre pour un dissident : Chine, Russie, Venezuela, etc. En 2020, c’est un collectif qui a reçu la distinction : « l’opposition démocratique biélorusse » au président Loukachenko.

La Biélorussie et la Turquie (dont une ressortissante, la militante kurde Leyla Zana, a été récompensée par le prix Sakharov en 1995) narguent une UE impuissante sur un sujet qui relève pourtant de sa raison d’être, comme le souligne l’article 2 du Traité sur l’Union européenne (1992) :

« L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme. »

En vertu de cette conception, les résolutions du Parlement européen pleuvent sur Minsk et Ankara depuis des années, formulant les mêmes griefs : détention illégale d’opposants politiques, répression policière, non-respect des droits et libertés fondamentaux.

Sans être indifférente à la contestation populaire qui gronde en Biélorussie et en Turquie, Bruxelles peine à faire preuve de fermeté. En août 2020, une élection présidentielle frauduleuse a renouvelé pour cinq ans le mandat d’Alexandre Loukachenko, âgé de 66 ans, en place depuis 1994, plongeant le pays dans une atmosphère révolutionnaire et conduisant même l’UE à refuser de reconnaître le scrutin.

L’opposition démocratique s’est rassemblée autour d’une femme jusqu’alors inconnue, Svetlana Tikhanovskaïa, qui revendique l’avoir emporté dans les urnes. Les élections ont été suivies d’une grève générale et d’immenses manifestations pacifiques violemment réprimées : arrestations, torture, enlèvements et intimidations. À la façon d’un Assad prêt à tout pour se maintenir au pouvoir, Loukachenko a ainsi fini par vider les rues des manifestants. Tikhanovskaïa poursuit désormais la lutte depuis son exil lituanien avec le soutien affiché de l’UE.

Mais hormis décerner des prix Sakharov qui laissent les autocrates de marbre, que peut l’UE pour les droits de l’homme ?

La question est cruciale pour ces deux pays limitrophes de l’UE qui ont noué des liens institutionnels avec elle : les négociations d’adhésion pour la Turquie, la Politique européenne de voisinage pour la Biélorussie. Ces instruments de rapprochement, qui prévoient entre autres la promotion des droits de l’homme, sont aujourd’hui neutralisés par la dérive autoritaire des deux États. De plus en plus soucieuse de sa sécurité, affaiblie par le divorce britannique, l’UE peine à promouvoir ses valeurs au-dehors, en dépit des moyens d’action qu’elle conserve grâce à sa puissance.

Les faiblesses de la politique étrangère de l’UE

Les déclarations publiques des dignitaires bruxellois constituent le premier instrument possible. Mais pour que celles-ci soient persuasives, il leur faut de la cohérence. Or, la diplomatie européenne, quoique devenue plus autonome vis-à-vis des États membres, est parfois difficilement lisible, comme en témoigne l’homme qui la conduit, l’Espagnol Josep Borrell. Dans ses prises de parole sur la Turquie, il n’est question que de « tendre la main » et d’« approche constructive », alors que la situation des droits de l’homme se détériore sans discontinuer depuis deux décennies, au détriment, notamment, des Kurdes et des universitaires qui refusent la ligne dictée par le régime. En revanche, quand il s’agit de la Biélorussie, Josep Borrell parle volontiers de sanctions.

Comment justifier ce traitement différencié ? L’isolement de la Biélorussie y est sans doute pour quelque chose : les Européens, en critiquant Loukachenko, sont sûrs de ne froisser personne d’autre qu’un autocrate qui s’est souvent rendu grotesque. Le dictateur de Minsk, enfermé dans un univers parallèle nostalgique de l’époque soviétique, tourne résolument le dos à l’Occident diabolisé.

En revanche, la Turquie possède un fort pouvoir de nuisance : dans le chaos libyen où elle déploie depuis 2019 des milliers de soldats, sur les routes migratoires de la Syrie vers l’Europe qu’elle contrôle, en Europe même grâce à la diaspora turque établie en Europe, dont l’opinion pro-Erdogan a été rendue manifeste lors du référendum constitutionnel de 2017, et maintenant en Méditerranée orientale et au Haut-Karabakh. Sur ces multiples fronts, la Turquie heurte les intérêts des États européens, en particulier de la France. Ces atteintes à la stabilité régionale ont aussi pour effet de détourner l’attention des violations commises contre les droits de l’homme à l’intérieur.

Les sanctions, un instrument sous-utilisé

Comme le note le diplomate et chercheur Maxime Lefebvre, les prises de parole « sont de peu d’effet quand elles ne sont pas soutenues par une action diplomatique et des moyens coercitifs ». Et si l’UE peut se montrer coercitive, c’est surtout dans le domaine économique, particulièrement avec la Turquie dont elle est le premier partenaire commercial. L’UE la subventionne aussi dans le cadre de programmes de coopération : à eux seuls, les fonds de préadhésion (IAP, pour Instrument d’aide à la préadhésion), un dispositif finançant le développement des futurs États membres, représentent plus de 1,6 milliard d’euros sur la période 2007-1013.

Il est toujours délicat, pour l’UE comme pour l’ONU, de prononcer des sanctions contre un État qui commet de graves violations des droits de l’homme à l’intérieur de ses frontières sans compromettre la sécurité internationale. Mais la difficulté est encore accrue lorsque l’État en cause peut soutenir le rapport de force. À l’été 1989, le massacre des manifestants de la place Tiananmen par l’armée chinoise entraîne un embargo européen sur les armes à destination de Pékin et l’interruption de la coopération.

Trente ans plus tard, la Chine étant devenue une superpuissance, l’UE hésite bien davantage à sévir, en dépit d’atteintes aux droits et libertés fondamentaux toujours plus graves, en particulier celles subies par la minorité ouïgoure. Les députés européens n’ont pas manqué de décerner un prix Sakharov à un représentant de cette ethnie persécutée – l’intellectuel Ilham Tohti, en 2019 – et, le 17 décembre 2020, ont voté une résolution n’engageant à rien. Il revient au Conseil européen de prononcer les sanctions, à l’unanimité des vingt-sept chefs d’État ou de gouvernement. Or, les principes de politique étrangère divergent entre les États membres.

Mais même lorsque les États membres finissent par émettre des sanctions, à quoi mènent-elles ? La Biélorussie, depuis 1996, a essuyé tout l’éventail de sanctions dont Bruxelles est capable : interruption de contacts et de programmes de coopération, interdiction de visas pour Loukachenko et d’autres personnalités, ou encore gel des avoirs. Ces mesures ont semblé porter leurs fruits de 2007 à 2010, permettant un net réchauffement des relations avec l’UE. Mais un nouveau durcissement du régime a fermé cette parenthèse. La Russie, sous le feu des sanctions européennes depuis l’annexion de la Crimée en 2014, prouve elle aussi combien il est difficile de substituer un agenda constructif à la logique de guerre froide, en dépit des intérêts commerciaux et stratégiques qu’ont en commun Russes et Européens de l’Ouest.

Pourquoi les droits de l’homme sont-ils si difficiles à promouvoir ? Il faut rappeler qu’ils sont en partie une « construction culturelle occidentale », bâtie sur un héritage religieux et sur la philosophie des Lumières, et liée à la notion d’universalisme aujourd’hui remise en question. Les puissances émergentes du XXIe siècle ne partagent pas nécessairement cette tradition. À cet égard, la provincialisation de l’Europe dans l’ordre mondial est de mauvais augure pour ce qu’elle considère comme les droits fondamentaux de la personne humaine. Il se peut qu’à l’avenir, le modèle occidental soit de moins en moins attractif, concurrencé notamment par celui de Xi Jinping qui a de quoi séduire les autocrates du monde entier : la prospérité sans la démocratie.

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Grégoire Letellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


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Author: Grégoire Letellier, Doctorant en histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2

Comment le Maroc est-il devenu une puissance africaine ?

L’ouvrage La politique africaine du Maroc : identité de rôle et projection de puissance, invite à revisiter l’histoire de l’orientation africaine de la diplomatie depuis le début du règne de Mohammed VI (1999) dans ses fondements, ses intérêts, ses champs d’action, ses difficultés et ses conséquences.

Cette étude vise à mettre en évidence les stratégies employées ainsi que la façon dont chaque levier d’action a été mis en place, et à les conceptualiser à la lumière des théories des relations internationales.

L’offensive de charme et le retour vers l’Afrique

Il y a encore dix ans, peu de personnes connaissaient ou s’intéressaient à la politique africaine du Maroc. Celle-ci était considérée comme inexistante par certains, comme une diplomatie de niche, voire comme une tentative d’intégration vouée à l’échec par d’autres. Aujourd’hui, cette dimension de l’identité et de la diplomatie du royaume apparaît comme une évidence et comme une réussite. Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 et l’appui croissant des États africains à la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental – 15 pays ont ouvert un consulat dans les provinces du sud en 2020 – ont suscité un éveil des consciences sur une dynamique pourtant déjà à l’œuvre depuis des années.

Il s’agit de l’intégration du Maroc au sein du continent et de son déploiement en tant que puissance africaine, tant dans son identité propre que dans son espace de projection.

Cette intégration a reposé principalement sur le levier diplomatique et sur une « stratégie indirecte » conduite depuis le début du règne de Mohammed VI. En matière diplomatique, la stratégie indirecte est l’art de faire un usage extensif et offensif de la diplomatie, de façon à contourner les champs conflictuels, à obtenir des bénéfices sans lien avec l’affrontement contre l’adversaire (dans ce cas précis le Front Polisario et les États qui le soutiennent), tout en paralysant ce dernier par la multiplication des moyens de dissuasion diplomatique. Cette stratégie contraste clairement avec le passé.

Pendant une longue période de son histoire diplomatique, entre le moment où le royaume avait quitté l’OUA (1984) et le début du règne du Mohammed VI (1999), l’approche marocaine avait consisté dans l’application d’une forme de « Doctrine Hallstein » sur le continent, en coupant systématiquement ses relations diplomatiques avec les pays qui reconnaissaient le Front Polisario comme un représentant légitime du peuple sahraoui. Cette pratique avait alors conforté son exclusion de plusieurs sphères de coopération multilatérales africaines.

Une diplomatie bilatérale et multisectorielle réussie

Longtemps accusé de défendre ses intérêts territoriaux au détriment d’une vision solidaire avec l’Afrique, le royaume a voulu démontrer que la défense de ses intérêts n’était pas incompatible avec l’expression de cette solidarité. Dans cette perspective, la diplomatie bilatérale est apparue comme le cadre le plus propice à un réengagement aussi prudent que progressif. La prééminence royale sur la politique étrangère a joué un rôle central dans ce processus. En effet, la pérennité des accords de coopération reposait sur la caution symbolique apportée par le monarque à l’entretien de liens personnels avec les chefs d’État africains.

En l’espace de 15 ans, entre 2001, date de sa première visite en Mauritanie, et 2016, date de la demande de réadmission à l’UA, le roi a effectué une quarantaine de visites d’État sur le continent, instaurant de nouveaux cadres de coopération multisectoriels, en priorité avec les pays francophones.

L’ensemble des ministères, ainsi que le secteur privé étaient mis à contribution dans cet effort pour instaurer un cadre juridique, des normes et des règles de coopération propres à faciliter le travail des secteurs publics comme privés. Dans le prolongement ou en préparation des visites royales, les déplacements du ministre des Affaires étrangères permettaient d’assurer le bon déroulement des négociations. La reconnaissance des provinces sahariennes n’étant plus une condition à l’établissement d’un cadre de coopération, le champ était, désormais, beaucoup plus libre. Les visites royales n’ont pas tardé à produire des résultats positifs.

Dès 2016, une dizaine de pays africains, sur les 26 qui soutenaient habituellement les positions algériennes, ont retiré officiellement leur reconnaissance du Front Polisario comme représentant légitime du peuple sahraoui, tandis que 28 pays africains déposaient une motion pour suspendre la République arabe sahraouie démocratique (RASD) de l’Union africaine. Si cette motion n’a pas abouti, elle a néanmoins marqué un renversement décisif des rapports de force continentaux. Le Maroc était désormais reconnu comme une puissance continentale, au même titre que l’Afrique du Sud ou le Nigeria.

La reconnaissance diplomatique de l’intégrité territoriale marocaine n’était toutefois pas le seul leitmotiv de cette politique africaine. Depuis le début du règne de Mohammed VI, le Maroc s’est davantage ouvert aux marchés mondiaux des capitaux et s’est engagé à l’échelle domestique dans la quête de l’émergence par la croissance économique. Cette quête s’est illustrée par des investissements considérables dans les infrastructures urbaines et rurales, par la transition vers la production manufacturière et par le maintien d’un taux de croissance de 4 % en moyenne depuis les années 2000. De nombreuses grandes entreprises publiques et privées souhaitent désormais offrir leurs services à l’extérieur des frontières marocaines et investir de nouveaux marchés.

C’est le cas par exemple dans la gestion de l’électricité, le Maroc ayant atteint un taux de 99 % en matière d’électrification rurale en 2019 contre moins de 30 % en 1999. La présence économique marocaine s’est dès lors affirmée dans différents secteurs en Afrique, parmi lesquels les industries minières, les infrastructures, les banques et assurances, l’agriculture et l’agroalimentaire, les télécommunications et les finances. Dès le milieu des années 2010, le royaume devenait ainsi le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest et le deuxième à l’échelle continentale, après l’Afrique du Sud.

Si les opérateurs économiques sont influents et déterminants dans les orientations prises par la diplomatie, la particularité de la stratégie marocaine réside toutefois dans la subordination de l’outil économique aux impératifs politiques. Cette subordination n’est pas toujours aisée, dans le contexte international de l’affaiblissement des États au profit de la montée en puissance des firmes. Elle est néanmoins réelle, et permet d’assurer la cohérence et la continuité de la nouvelle politique étrangère du Maroc en Afrique.

Les fondements de cette nouvelle doctrine diplomatique

La politique africaine du Maroc repose sur une approche à la fois réaliste et constructiviste. Elle est réaliste car elle s’efforce de dépasser les clivages idéologiques pour défendre de façon plus rationnelle et pragmatique un certain nombre d’intérêts nationaux, et parce que le système décisionnel est centralisé autour du chef de l’État, ce qui a notamment pour avantage de pouvoir réguler l’action individuelle des opérateurs économiques à des fins de politique étrangère. Elle est constructiviste car elle repose sur la défense d’une identité de rôle à l’échelle internationale.

De nombreux États ont une identité de rôle : « Gendarme du monde », « Défenseur des droits humains », « Neutralité active » etc. L’identité de rôle du Maroc peut être qualifiée par la notion de « juste milieu ». Au départ connue comme une expression philosophique, puis religieuse, la notion de « juste milieu » a acquis une valeur politique dans le champ discursif des décideurs marocains. Elle renvoie à la volonté du Maroc d’être reconnu dans sa modération religieuse et politique, et surtout dans son rôle de pont entre différentes aires géoculturelles, sur la base de sa propre identité nationale d’État multiculturel. C’est au nom de cette identité de rôle que le Maroc s’est consacré à la coopération Sud-Sud en Afrique, en déployant notamment des diplomaties humanitaires, culturelles et religieuses.

Sur le plan humanitaire par exemple, Mohammed VI reproduit en matière de politique étrangère les mêmes pratiques qui caractérisent son style politique au niveau intérieur : des dons directs, la rencontre des populations et plus généralement un investissement personnel dans le développement social. L’incarnation de ce rôle à deux niveaux (intérieur et extérieur) formera dès lors la caractéristique principale de son style politique.

Sur le plan religieux, le Maroc a entrepris la diffusion de son modèle d’encadrement de l’enseignement et des pratiques religieuses, présenté comme un levier contre l’extrémisme, dans le cadre d’une « diplomatie de sécurité religieuse ». Celle-ci s’est illustrée par la formation d’imams de différents pays d’Afrique de l’Ouest, parallèlement à la formation militaire dans ces mêmes pays, ainsi que par l’institutionnalisation du soufisme et des réseaux confrériques régionaux, entre autres choses.

L’implication du Maroc dans ce domaine n’a pu être possible que parce que le roi possède aussi le titre de « Commandeur des croyants », au nom duquel on lui reconnaît un leadership africain dans le champ religieux. La particularité de cette diplomatie de sécurité religieuse réside dans sa dimension spécifiquement africaine, puisqu’elle a accompagné l’affirmation du royaume en tant que pays africain, au-delà de son caractère arabo-amazighe.

L’identité africaine du Maroc puise ses sources dans une longue histoire d’échanges culturels et commerciaux avec les pays sahariens et subsahariens, mais elle a véritablement fait l’objet d’une déclaration officielle dans la nouvelle Constitution de 2011. Dès les années 2013-2015, le roi était surnommé « Mohammed VI l’Africain » par la presse nationale et étrangère.

Au-delà de ses champs d’action diplomatiques, la politique africaine du Maroc marque donc une redéfinition décisive de la géopolitique régionale et continentale. Il s’agit de l’affirmation et la reconnaissance internationale de l’identité africaine du royaume. Cette affirmation a impliqué d’importantes transformations à l’échelle domestique. À titre d’exemple, la presse s’intéresse davantage, depuis une dizaine d’années, à l’histoire et à l’actualité africaine, et les acteurs culturels sont invités à créer des liens avec les artistes africains. Les étudiants continentaux sont encouragés à venir étudier au Maroc, et les acteurs associatifs marocains sont intégrés dans les réseaux de diplomatie parallèle. En 2013, une nouvelle politique migratoire a été instituée de façon à faciliter la régularisation et l’intégration des migrants subsahariens. Quelques années plus tard, en 2018, la demande d’adhésion du Maroc à la CEDEAO prenait aussi de court l’ensemble de classe politique internationale.

Toutes ces initiatives ont participé à conforter l’identité africaine du Maroc, si bien que les puissances extérieures ne peuvent plus continuer de considérer la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) et l’Afrique subsaharienne comme deux espaces géopolitiques distincts, sans risquer de perdre de vue cet élan continental.

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Yousra Abourabi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


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Author: Yousra Abourabi, Professeure de science politique, Université internationale de Rabat (UIR)

Confinement partiel, couvre-feu : comment le gouvernement arbitre entre différentes expertises

Dès le début de la crise de la Covid-19, le Président de la République, et plus généralement, les décideurs publics, ont orienté leurs décisions à partir de l’avis d’experts scientifiques.

Or depuis quelques mois ils semblent s’en émanciper tandis que de nouvelles mesures apparaissent – comme le confinement le week-end à Nice ou Dunkerque – ne répondant que partiellement aux conseils des scientifiques ou à ceux des élus.

Pour comprendre ce phénomène, nous proposons d’étudier la situation à travers le prisme de l’intérêt général. En effet, il semble qu’au fur et à mesure de l’évolution de la crise sanitaire, l’appréciation de cette notion par les décideurs publics ait largement évolué.

Des scientifiques moins écoutés

En septembre 2020, tandis que de nombreux scientifiques appelaient à un confinement, le président Emmanuel Macron indiquait que « la vie du pays ne peut pas se réduire à l’avis du Conseil scientifique ».

Plus récemment, en début d’année 2021, l’agenda public fut marqué par l’hypothèse d’un confinement afin de faire face aux variants du SARS-CoV-2. Dans sa note d’éclairage du 29 janvier, le Conseil scientifique préconise l’instauration d’un confinement d’une durée de quatre semaines à partir de début février.

Cette position était alors partagée publiquement par de nombreux scientifiques, par exemple, le président du Conseil scientifique Jean‑François Delfraissy expliquait fin janvier que :

« Si nous continuons sans rien faire de plus, nous allons nous retrouver dans une situation extrêmement difficile, comme les autres pays, dès la mi-mars. »

Pourtant, malgré ces interpellations publiques, le premier ministre a annoncé le 29 janvier qu’un confinement n’était, pour l’heure, pas envisagé et qu’il n’interviendrait qu’en dernier recours.

Comment intégrer l’intérêt général ?

Pour appréhender au mieux cette émancipation de l’avis scientifique, il est intéressant de l’analyser sous le prisme de l’intérêt général.

Près de deux tiers des Français considèrent que les personnalités politiques font passer leur intérêt individuel avant l’intérêt général. Pourtant, la plupart des théories centrées sur les mécanismes individuels de la prise de décision publique, comme la théorie des choix publics, intègrent – outre le propre intérêt du décideur – la satisfaction de l’intérêt général dans leurs modèles. En effet, en visant sa réélection – donc son intérêt personnel – le décideur public chercherait à satisfaire l’intérêt général.

Dans la tradition française, la notion d’intérêt général a été largement inspirée par les travaux de Jean‑Jacques Rousseau dans son ouvrage Du Contrat Social. Ainsi, dans cette logique, l’intérêt général est considéré comme supérieur aux intérêts individuels, transcendant ces derniers.

A l’inverse, la vision anglo-saxonne de l’intérêt général, influencée par Thomas Bentham et les travaux utilitaristes, suppose qu’il correspond à la somme des intérêts particuliers.

Ainsi, pour satisfaire l’intérêt général, dans une logique anglo-saxonne, le décideur public visera à maximiser le bonheur individuel de la majorité. En opposition à cette approche utilitariste, dans la vision historique française, l’intérêt général dépend de la collectivité et non des individus qui la composent.

Cette différence profonde de conception de l’intérêt général explique en partie les différences culturelles concernant le lobbying en France et aux États-Unis.

Quelques années après la publication de Du Contrat Social, la loi Le Chapelier interdisait les groupes d’intérêts en France, car défendre des intérêts particuliers contreviendrait à la défense de l’intérêt général.

À la même période, les États-Unis autorisaient le lobbying à travers le premier amendement de leur Constitution, car répondre à l’intérêt général nécessiterait d’écouter les intérêts particuliers de chacun.

Une évolution de la notion d’intérêt général

Il est intéressant de noter qu’au cours de la crise sanitaire que nous connaissons la notion d’intérêt général a évolué. Au début de la crise, en mars 2020, lorsque le premier confinement a été déclaré, l’intérêt général était perçu dans une logique rousseauiste : assurer la survie et la santé des citoyens « quoi qu’il en coûte ».

Toutefois, au fur et à mesure de l’évolution de la pandémie, la perception de l’intérêt général a évolué, nous sommes désormais dans une logique plus anglo-saxonne, où l’intérêt général correspond à la somme des intérêts particuliers. Dans le cas présent, parmi les principaux intérêts particuliers représentés, nous pouvons citer les étudiants, commerçants, artisans, hôteliers, industries, etc.

La prise en considération de l’avis du Conseil scientifique comme étant uniquement une expertise parmi d’autres peut être illustrée avec une citation d’une source de l’exécutif :

« Deux éléments ont singulièrement pesé dans la balance : l’état psychologique des Français et la considération économique. Bruno Le Maire a fait un énorme lobbying, ça a payé. »

Hiérarchiser, arbitrer

Ainsi, désormais, prendre une décision publique revient à hiérarchiser et arbitrer entre plusieurs expertises.

Certaines d’entre elles se basent sur des indicateurs à court terme (nombre de contaminations, nombre de lits de réanimation occupés…) ; d’autres à plus long terme (endettement des entreprises, niveau scolaire des jeunes, santé psychologique des Français, taux de chômage…).

Cette demande d’expertise est de plus en plus prégnante dans nos sociétés, en 2020, 90 % des décideurs publics souhaitent s’appuyer sur des experts pour prendre leurs décisions.

Conscientes de ce besoin latent et de leurs légitimités, les entreprises orientent la plupart de leurs actions de lobbying vers des stratégies de transmission d’informations et d’expertises auprès des décideurs publics.

De nombreux chercheurs comme Amy Hillman et Michael Hitt ou Frank Baumgartner et Bryan Jones ont étudié la manière dont les entreprises apportaient leurs connaissances et compétences aux décideurs publics pour orienter leurs décisions. Parmi les mécanismes les plus fréquents, nous pouvons citer les auditions, la publication de rapports ou de livres blancs, etc.

Si cette méthode de prise de décision publique permet, en interrogeant un large spectre d’acteurs, d’avoir une vision quasiment exhaustive d’une situation, elle présente le risque de survaloriser un intérêt particulier au détriment de l’intérêt général.

Afin de contenir ce risque et d’assurer un contrôle collectif des décisions publiques, la mise en lumière des forces et pressions exercées sur ces dernières, notamment via des répertoires des représentants d’intérêts, semble nécessaire.

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François Nicolle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


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Author: François Nicolle, Enseignant chercheur – ICD Paris, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)